CHAPITRE XV

L’énorme trappe s’était refermée sans un bruit, maintenant. Le vaisseau avait atterri sur une plate-forme, dans le ventre du cargo aussitôt entouré par une cinquantaine d’hommes en armes, manifestement venus d’horizons divers pour exercer l’un des plus vieux métiers intergalactiques. En les détaillant avec attention, Angam était maintenant certain qu’ils se trouvaient bien entre les mains de trafiquants. Savaient-ils ce que transportait réellement leur prise ? Ou s’agissait-il d’un hasard, et alors l’ancien prévôt se demandait ce qu’on ferait d’eux, après la déception…

L’équipage quitta lentement l’astronef, conduit par le commandant, un Xubanien de haute taille, arborant une fière barbe rousse. Il s’aligna sagement avec les autres. Alors, un personnage assez bizarrement vêtu, aux longs cheveux noirs tressés avec soin, fendit le cercle des pirates, après avoir rapidement dévalé une passerelle métallique, et vint se camper devant le commandant à la barbe rousse.

— Je suis heureux de vous avoir à mon bord, déclara-t-il d’emblée avec une courtoisie vaguement ironique. Je ne vous en demande pas autant, mais dans votre intérêt, je vous recommande de ne vous livrer à aucun acte irréfléchi. Le mieux serait de vous convaincre qu’il ne s’agit là que d’un mauvais moment à passer. Nous ne vous retiendrons pas longtemps…

— Nous ne transportons aucune marchandise de valeur, dit le commandant xubanien. Il ne s’agit que d’une expédition mortuaire.

— Oui, oui, je sais, je sais, commandant…

— Commandant Farth…

— … Oui, c’est ce que vous dites à chaque fois, en oubliant de préciser que votre gouvernement offre toujours une très bonne rançon si par malheur, vos morts venaient à tomber entre de mauvaises mains… Je ne maraude pas dans ces parages depuis hier, commandant Farth, et vous non plus, je suppose. Vous connaissez la règle du jeu, alors entamons la partie, voulez-vous ?

— Ce que vous faites est parfaitement odieux, et je me plaindrai à mon gouvernement !

— Voilà qui est parfaitement commencé, railla l’étrange personnage, je crois que nous allons nous entendre et mener à bien la petite transaction qui s’impose. Mon nom est Syr Galben. Je suis le maître à bord de ce cargo. Il n’y a plus personne sur votre vaisseau ?

— Tout l’équipage est présent, mais il doit y avoir encore quelqu’un : un passager clandestin.

— Un passager clandestin sur un convoi mortuaire ? Voilà une première.

— Nous venions de le découvrir lorsque vous nous avez arraisonnés. Il a tué un contremaître dans la soute. – Parfait, mais cela ne change rien en ce qui vous concerne. Emmenez nos hôtes aux quartiers qui leur sont réservés.

Les hommes du vaisseau prisonnier furent aussitôt serrés de près et conduits vers une passerelle. Syr Galben leva les yeux. Weisse venait d’apparaître à son tour, les deux fusils en main.

— Posez cela, ordonna le pirate de sa voix brève. De toute façon, vous ne pourriez en faire usage ici.

— Détrompez-vous, rétorqua Angam. Le premier dard est pour vous, et sachez que je peux trouer une carte à jouer à deux cent pas…

La réponse parut surprendre Galben. Il fronça les sourcils.

— Qui êtes-vous ?

— Mon nom est Weisse.

— Et vous êtes prévôt sur Xuban, hein ?

— Ce bracelet greffé dans ma chair ne signifie rien. J’ai été mis à pied. Ils n’ont pas eu le temps de me le retirer.

— Comment vous trouvez-vous ici ?

— C’est une longue histoire. Je suis un passager clandestin, c’est exact. Je voulais m’assurer de la destination du chargement. Entrez avec moi ici, et je vous conterai volontiers la suite…

Galben échangea un coup d’œil rapide avec ses hommes.

— Pas un geste, vous autres, tonna Weisse, impavide. Sinon votre chef y passera avant moi… Montez, Galben. Moi non plus, je ne vous veux aucun mal. J’ai un marché à vous proposer. Un marché lucratif, car apparemment, vous ignorez bien des choses…

Ce fut certainement le mot lucratif qui décida le commandant du cargo, mais il précisa :

— S’il devait m’arriver quelque chose, Weisse, vous ne sortiriez pas vivant de cet appareil…

— Il n’arrivera rien de fâcheux… si vous jouez le jeu. Galben haussa les épaules et passa devant Angam. Les deux hommes s’installèrent dans un salon circulaire, probablement la pièce la plus confortable du vaisseau. Ils s’assirent face à face, tous les deux tendus, cherchant à s’éprouver.

— Je crois que vous pouvez poser vos armes, à présent, dit Galben. Vous m’avez fait perdre la face devant mon équipage. Quel que soit le marché, j’ai désormais une dette envers vous.

— Nous la réglerons le moment venu, répliqua Angam avec un sourire dangereux. Mais maintenant, écoutez-moi.

Weisse parla pendant près d’une heure, et les révélations qu’il fit à Syr ne laissèrent pas de stupéfier ce dernier. Finalement, le pirate se leva, très excité, passa sa tête par la porte pour jeter un ordre. L’équipage qui entourait le vaisseau captif se dispersa. Galben revint et dit :

— Donc, si nous nous résumons, vous prétendez que ces convois mortuaires que j’intercepte depuis tant d’années contre rançon n’en sont pas, mais qu’il s’agit d’un trafic dont la plupart des gens sur Xuban ignorent l’existence ? Ce qui expliquerait donc la générosité avec laquelle votre gouvernement se rend à nos exigences à chaque fois… Mais dans quel but, si ce n’est pas pour leur donner une sépulture, à ces centaines de cadavres ? – Je l’ignore encore, tout comme je ne sais pas à quelle destination. Ils étaient attendus. Sans votre intervention…

— Si ce que vous dites est vrai, alors il y a assurément un gros bénéfice à faire.

— En faisant chanter le gouvernement xubanien, oui.

— Vous avez encore moins de scrupules que moi. – Vous n’imaginez pas à quel point.

— Mais pour nous livrer à un chantage de cette taille, il faut avoir des preuves consistantes. Irréfutables. – J’en détiens.

— Où ?

— Cela, c’est mon secret. Un marché n’est jamais à sens unique, il me semble… Comment procédez-vous, d’ordinaire, quand vous interceptez un astronef comme celui-ci ?

— Oh, rien n’est plus simple : son commandant contacte Xuban pour lui faire savoir qu’il est pris et qu’il y a demande de rançon. En général nous n’avons pas longtemps à attendre avant qu’un second vaisseau nous rende visite pour nous remettre le fruit de notre peine. Tout le monde est sauf et libre de poursuivre sa route.

— Il y a beaucoup de pirates, dans le voisinage ? – Pas énormément, non, du moins pour ceux qui en ont fait leur territoire de chasse. Beaucoup sont de passage. Xuban n’est pas un endroit très fréquentable, avec tous ces Horlags qui rôdent… C’est très risqué. – Vous n’êtes jamais inquiété par les patrouilles de surveillance du Monde Extérieur ?

Syr Galben éclata d’un gros rire !

— Dites donc, mon gars, il semblerait que vous soyez plutôt mal informé sur votre petit monde ! Il y a longtemps que la Coalition des Huit a été dissoute et que plus aucune patrouille ne surveille ce coin-ci de la galaxie. Trop dangereux, ils ne sont pas fous.

— Autrement dit, Xuban n’est plus sous contrôle ?

— Bien sûr que non. Savez-vous combien de guerres interplanétaires ont eu lieu depuis la vôtre ? Une demi-douzaine, pour le moins. Il y a longtemps que votre sort n’intéresse plus personne. Xuban a été oubliée, et votre gouvernement le sait, qui sillonne l’espace pour donner sépulture à vos morts.

— Je doute fort qu’il se livre à de tels voyages pour de simples questions de décence…

— Non, en effet. Il s’agit d’un problème de surpopulation, expliquent vos commandants de vaisseau. Il faut évacuer les morts pour céder la place aux vivants.

— Ridicule. Et vous les avez crus pendant tout ce temps ?

— Evidemment. Que diable voulez-vous qu’ils fichent de tous ces morts si ce n’est pour les inhumer ? – Avez-vous une idée où ils les conduisent ? – Pas exactement, non. Ils se dirigent vers le Système de Lût, c’est tout ce que je sais. Et il y a un bon nombre de planètes, habitées ou non, dans ce système…

— Epsilon, le satellite Epsilon, n’appartient-il pas à…

— Je crois, oui : le refuge des Horlags, à ce qu’il paraît. Mais revenons plutôt à notre marché. Que comptez-vous faire ? Et quelle part demandez-vous ? – Je compte procéder de la façon suivante. Sachant ce que nous savons, il ne faut pas traiter avec de simples intermédiaires, mais avec un responsable haut placé.

— Il faut d’abord que je m’assure de la solidité de vos preuves, objecta Galben.

— Vous les étudierez en temps utile, n’ayez crainte. Et je ferai mieux. J’irai en chercher d’autres, si comme je le pense les résultats des premières s’avèrent concluants. Mais avant tout, nous allons établir un contrat d’association.

— Vous n’avez pas confiance… Vous me peinez.

— Pas le moins du monde, non. Je sais parfaitement que vous essaierez de vous débarrasser de moi sitôt que vous aurez tout dans les mains.

— La vilaine idée. Et si tel était le cas, vous pensez qu’un simple bout de papier m’en empêcherait ?

— Oui, car il existe un code d’honneur de l’espace, que vous aurez à cœur de respecter.

— Il n’y a pas de code d’honneur pour les pirates… – Alors, plus simplement, si je sens que vous voulez me doubler, je vous tue. Et croyez moi, j’ai une longue expérience de la chose.

Galben vit l’éclair qui traversa le regard de son interlocuteur et se le tint pour dit. Assurément, ce Xubanien n’était pas une dupe.

— Et pourquoi faites-vous tout ça, prévôt ?

— Pour gagner de quoi mener une vie agréable, loin d’une planète hantée par les Horlags. C’est une réponse suffisante ?

— Probablement, oui.

Mais au fond de lui, le pirate conservait un doute. Oui, il devait y avoir autre chose… – Quelle part prendrez-vous ?

— Il me paraît un peu prématuré de discuter maintenant de cette question. Je vous ferai part de mes exigences quand nous signerons notre contrat. Rassurez-vous, elles ne seront pas grandes…

— Quand nous disposerons de ces fameuses preuves, que ferons-nous ?

— Nous agirons selon le procédé habituel de remise de rançon, mais cette fois nous demanderons un interlocuteur plus important. Un bras droit du Commandeur Général, par exemple…

— Et si votre gouvernement refuse ?

— Il ne peut pas se le permettre, car c’est moi qui mènerai la négociation. Il saura alors qu’il ne s’agit pas là d’une plaisanterie.

— Vous êtes un type bizarre, et votre marché est bizarre… Et si tout cela n’était que du vent ? Un bluff pour tenter de vous tirer d’affaire, de crainte que je ne vous livre ensuite à votre planète ?

— Ce ne serait pas logique de ma part, et ne me ferait gagner qu’un court laps de temps…

— Oui, c’est vrai. Et je vous crois. Vous me semblez assez dangereux et résolu pour ne pas mentir. Pourquoi faites-vous cela, Weisse ? Je veux dire : la véritable raison.

— Top secret, Galben. Vous devrez vous contenter pour un moment de mon explication de tout à l’heure… – Bon…

Non, vraiment, le trafiquant avait beau remuer la question dans sa tête, il ne voyait pas l’intérêt de ce Xubanien à lui mentir ou l’attirer dans un piège. Il fallait que tout ce qu’il avait dit fût vrai… et lucratif ! Quant à ses exigences, elles pourraient bien se résumer à un sac étanche jeté dans l’espace, si l’occasion s’en présentait par la suite.

Les deux hommes se serrèrent la main. Sans conviction.

 

***

 

Syr Galben avait décidé de laisser Weisse en liberté surveillée à bord du cargo. Celui-ci n’en avait pas eu pour bien longtemps à se remettre en mémoire la disposition des compartiments du Kam IV et il pouvait à présent se diriger à bord sans une hésitation. Jusqu’ici, son plan audacieux fonctionnait à merveille. Mais le plus dur restait à faire. Notamment à contraindre le pirate à respecter sa part du contrat, le moment venu… et à ne pas stupidement lui tourner le dos. Fort heureusement, il avait été autorisé à conserver un fusil-arbalète. Ce qui pouvait s’avérer d’une grande utilité le cas échéant…

Quand il entra dans la minuscule cabine, le commandant Farth se leva vivement de sa couchette où il était assis, la tête entre ses mains. Il décocha un regard meurtrier au visiteur importun et dit :

— Vous n’êtes qu’un traître, Weisse ! Une crapule de la pire espèce. Je vous jure que je ferai tout pour vous ramener sur Xuban, afin que votre crime soit puni au-delà de ce que vous imaginez…

— Votre opinion m’importe peu, Farth, répliqua sèchement Angam, sauf sur un point : la destination de la cargaison.

— Vous pouvez continuer de me torturer. Je ne la dirai pas.

— Votre équipage continue d’être autorisé à utiliser le Montreur de votre astronef et il se porte à merveille. Vous, je ne vous donne pas deux jours avant de perdre la tête.

— Quel que soit votre but, vous êtes ignoble.

— Quel intérêt avez-vous à couvrir plus longtemps le nom de votre lieu de destination ? Qu’espérez-vous ? Farth eut un sourire narquois et il passa dans ses yeux la même lueur fanatique que dans ceux du Conseiller Ulkim, naguère… Fallait-il que l’enjeu fût de taille pour… Avec une rapidité extraordinaire, le commandant avait ouvert le boîtier de sa montre et porté sa main à sa bouche ! Mais Weisse s’attendait à quelque chose de ce genre. Farth était manifestement à bout de résistance. Il ne lui restait pas d’autre alternative. Le manque le tuait à petit feu. Plus vif encore, l’ancien prévôt frappa au bon endroit. Le visage du Xubanien devint livide. Il ouvrit la bouche, cherchant désespérément de l’air à respirer. Angam cueillit la gélule de poison sur sa langue, qu’il n’avait pas eu le loisir d’avaler. Farth tomba à genoux en gémissant, comprimant son bas-ventre. Placide, Weisse attendit que la douleur s’estompât, avant de dire :

— Moi aussi, j’ai fait la guerre, Farth. Vous êtes le premier humain que je torture, mais je vous assure qu’en ma compagnie, vous mourrez avec une lenteur insoutenable.

Farth le considéra avec une expression chargée d’horreur. Angam fit mine de renouveler le même traitement que précédemment, mais cette fois, le commandant ouvrit la bouche pour lâcher :

— Epsilon ! Epsilon ! Destination… Epsilon…

— Vous vous fichez de moi, Farth. Epsilon est un nid de Horlags.

— Il… Il y a un… dispositif lumineux anti-horlag… sur le vaisseau… D’ailleurs… Nous nous contentons de parachuter… les caisses !

— A quel endroit ?

Farth reprit désespérément son souffle avant de jeter les coordonnées… Le satellite Epsilon n’était pas si grand qu’il y avait risque de se tromper. Weisse enregistra tout cela dans sa mémoire, et il sortit, laissant la porte ouverte. Le commandant avait bien mérité son rêve…

Il se dirigea vers le vaisseau captif, toujours à la même place, et descendit dans la soute. Une puanteur intenable emplissait l’air de sa corruption. Il s’empara de sa précieuse sacoche. Son instinct lui souffla qu’il devait accélérer la manœuvre, sans quoi tout risquait d’être compromis…